Pendant longtemps, je n’aurais pas utilisé le mot féminisme pour parler de mon travail.
Non pas parce que je ne me sentais pas concernée. Mais parce que j’avais de lui une image qui ne me ressemblait pas, à savoir quelque chose de frontal et de militant. Et moi, je travaille dans la douceur et dans la profondeur. Dans l’intime. Dans l’espace subtil où une femme se retrouve face à elle-même, face à un objectif, face à ce qu’elle voit d’elle.
Et puis j’ai compris quelque chose.
Ce que je fais est malgré tout profondément féministe. Tout est une question de nuance à mon sens, ça l’a toujours été. Pas au sens « slogan », mais au sens de ce qui se passe vraiment quand une femme cesse de se regarder comme un problème à corriger et commence à se voir comme une présence à révéler.
Quelque chose se déplace. Quelque chose qui dépasse la photographie.

Le regard critique, ce frein invisible
Il y a une violence que beaucoup de femmes s’infligent silencieusement, et dont elles parlent rarement parce qu’elle s’est tellement normalisée qu’on ne la reconnaît plus comme violence.
C’est le regard critique. Permanent. Automatique. Ce regard qui, devant le miroir le matin, devant une photo, devant la caméra d’un Zoom, évalue, trie, condamne. C’est ce même regard qui a appris à voir le bras avant la femme, le ventre avant la présence, l’âge avant l’expertise.
Ce regard a une histoire. Il s’est construit lentement couche par couche tout d’abord dans l’éducation qui disait « sois douce, gentille, prends pas trop de place ». Puis dans les magazines des années 90 avec des corps inaccessibles et une vision caricaturale de la beauté. Et toutes les fois où une femme a compris, implicitement, qu’il faudrait correspondre à quelque chose pour mériter de se montrer.
Et ce regard-là a des conséquences très concrètes.
Une femme qui se juge en permanence ne voit plus ce que son image raconte. Elle ne voit que le défaut. Et ce détail finit par décider à sa place : je ne poste pas, je ne me montre pas, je ne suis pas prête.

Le coût réel de ne pas porter son image
Ce que ce regard critique produit concrètement, c’est une impossibilité de porter son image.
Porter son image, ça ne veut pas dire être narcissique ou obsédée par les apparences. Ça veut dire être capable d’occuper visuellement l’espace qu’on mérite d’occuper. D’être visible. De se montrer sans s’excuser.
Et quand cette capacité est entravée par le jugement, par la honte, ou par cette conviction profonde qu’on n’est pas encore assez belle, assez mince, assez confiante pour se montrer telle que l’on est… les conséquences se répercutent dans toutes les sphères de notre vie.
Dans la vie personnelle : on évite les photos solo ou en groupe. On supprime les images où on a été prise par surprise. On ne garde pas de trace de ses propres étapes de vie. Jusqu’à parfois disparaître de son propre album. On se regarde à peine dans le miroir, on se fuit un peu…
Dans la vie professionnelle : le site web est repoussé, les posts sans photo, l’image professionnelle trop ancienne ou qui ne correspond plus à la femme que l’on est. On sous-incarne sa marque. On reste en-dessous du message qu’on pourrait porter et transmettre. Et quelque part, on reste en-dessous de ce qu’on pourrait facturer.
Ce que j’observe chez mes clientes, c’est que beaucoup arrivent avec une forme de détachement faussement décontracté vis-à-vis de leur image du style « de toute façon je ne suis pas photogénique », « les photos c’est pas mon truc ». Derrière ce détachement, il y a presque toujours un rejet ou une fuite. Une façon de ne pas afficher ce qu’on trouve déjà moche ou inintéressant. Ce n’est pas de l’indifférence, c’est bel et bien une protection.

Ce que j’appelle le féminisme d’élévation
J’ai longtemps cherché les mots pour décrire ce que je fais vraiment. Pas seulement « photographe », même si je photographie. Un peu « Thérapeute », car quelque chose de profondément psychologique se joue dans chaque séance. Je pourrais dire « coach » aussi, car j’accompagne une prise de conscience.
Ce que je fais, c’est aider les femmes à se voir avec justesse. Un mot qui paraît simple mais qui dit tout à mon sens.
Avec justesse, c’est-à-dire avec la même bienveillance qu’elles accorderaient naturellement à une femme qu’elles aiment, et qu’elles se refusent à elles-mêmes depuis des années.
Et ce glissement du regard qui auto-juge au regard qui se voit vraiment change tout.
Une femme qui se voit avec justesse ne se limite plus de la même façon. Elle ne confond plus son image avec ses complexes. Elle cesse de laisser son regard critique décider de la place qu’elle peut prendre.
C’est ça pour moi le féminisme d’élévation. Je n’aime pas opposer ou revendiquer au sens militant, cela ne correspond pas à ma personnalité. Mais élever et accompagner les femmes à sortir du regard qui les réduit, pour créer des images qui les soutiennent dans ce qu’elles sont prêtes à incarner, ça, c’est un grand OUI !
Une femme qui se voit avec justesse reprend du pouvoir sur sa vie. Parce que notre image n’est jamais neutre. Elle porte notre éducation, nos complexes, les injonctions qu’on a intégrées. Tout ce qu’on a cru devoir être pour mériter de se montrer.

Ce que la photographie vient faire là-dedans
Entendons-nous bien, photographie n’est pas un outil magique. Une séance photo ne règle pas en deux heures ce qui s’est construit en vingt ou trente ans.
Mais je m’en sers d’un façon très particulière.
Elle crée un miroir travaillé avec intention. Une image qui n’est pas capturée par hasard, ni déformée par le regard dur qu’une femme pose sur elle-même… mais construite à partir de ce qu’elle veut transmettre, accompagnée, contextualisée, reliée à une intention.
Et quand une femme voit son image, travaillée avec soin, dans laquelle elle se reconnaît sans se sentir déguisée, c’est subtil mais quelque chose en elle bouge, un switch s’opère. Elle commence à voir ce qu’elle incarne déjà. Pas ce qu’elle devrait être…Mais ce qu’elle est tout simplement.
Mon travail n’est pas de rendre les femmes belles. Mon travail est de les aider à se voir sans se réduire.
Une photo n’est jamais seulement une photo
C’est ce qu’une femme croit d’elle-même quand elle se voit.
C’est ce qu’elle s’autorise à montrer.
La place qu’elle se donne ou celle qu’elle refuse de prendre.
C’est la manière dont elle entre dans une pièce, dans son business, dans une nouvelle étape de sa vie.
Une femme ne peut pas pleinement porter son image si elle continue à se regarder avec violence ou indifférence. Et tant qu’elle ne porte pas son image, elle limite la place qu’elle prend.
C’est pour ça que mon travail est à la fois intime et stratégique. Intime, parce qu’on touche au corps, au visage, à l’histoire personnelle, aux couches de jugement accumulées. Stratégique, parce que pour une entrepreneuse, ne pas se réconcilier avec son image a un coût direct : moins de visibilité, moins d’incarnation, moins de cohérence dans sa communication.
Et politique, parce qu’on parle d’injonctions faites aux femmes depuis l’enfance : être jolie mais pas trop visible, présente mais pas envahissante, professionnelle mais pas froide, douce mais crédible.

Ce que je veux pour les femmes que j’accompagne
Je veux qu’elles cessent de demander l’autorisation de prendre leur place.
Qu’elles arrêtent de traiter leur visibilité comme une menace. Qu’elles utilisent leur image comme un appui plutôt que comme un ennemi. Et enfin, qu’elles se montrent non pas parce qu’elles correspondent enfin à un standard, mais parce qu’elles ont décidé que la femme qu’elles sont aujourd’hui mérite d’être vue.
Personne ne te demande d’être parfaite, transformée ou déguisée.
Juste présente.
C’est ça, le féminisme d’élévation. Et c’est pour ça que je photographie les femmes.


