Il y a quelques semaines, j’ai reçu un mail qui m’a interpellée.
Une femme me contactait pour offrir une séance photo. Dans son message, elle écrivait quelque chose de simple et de lourd à la fois : la personne a qui elle souhaite offrir cette séance photo a du mal avec son corps, et elle pensait qu’être vue à travers un objectif bienveillant lui ferait du bien.
Ce message m’a touchée parce qu’il est arrivé au moment où je tombais sur des posts Instagram qui documentaient le retour des corps ultra-minces dans les médias. Le retour du skinny tok. Les transformations physiques de célébrités commentées, analysées, célébrées.
Et là, quelque chose s’est mis en mouvement en moi. Quelque chose d’assez tenace malgré tout. Une question : pourquoi on revient en arrière ?
Ce qui se passe en ce moment et pourquoi ça mérite qu’on en parle
Depuis quelques mois, une tendance revient sur les réseaux sociaux et dans les médias : les corps creusés, les silhouettes ultra-minces, les transformations physiques de personnalités publiques commentées avec admiration.
Ce n’est pas nouveau. Ce qui est nouveau, c’est que ça revient après une décennie de body positive, de diversité corporelle, de représentation des corps dans toute leur variété. Comme si tout ce chemin n’avait été qu’une parenthèse.
Une créatrice de contenu que je suis posait la question en ces termes : à quel moment une tendance esthétique cesse-t-elle d’être une affaire privée pour devenir une question de société ?
C’est exactement ça. Et ma réponse, c’est : dès lors que cette tendance s’applique systématiquement aux femmes et pas aux hommes.
Ce que j’observe c’est que les demandes autour du shooting photo body positive reviennent. Des femmes qui me contactent en s’excusant d’avance de leur corps. Qui me demandent si je saurai « arranger » ce qu’elles appellent leurs défauts. Qui arrivent avec une liste mentale de ce qu’elles ne veulent pas qu’on voie. Je n’ai pas envie de toutes ces injonctions pour toutes les femmes, ni pour mes clientes évidemment.

Le deux poids deux mesures qui me dérange profondément
Voilà ce que j’observe, dans la vraie vie, depuis des années que je photographie des femmes et que j’accompagne des entrepreneures.
Un homme de soixante ans, dans son poids de forme, avec des cheveux grisonnants : on lui attribue de l’autorité. De l’expérience. Du caractère. Son corps n’est pas un sujet.
Une femme de vingt-cinq ou quarante-cinq ans, qui fait du trente-six ou du quarante-quatre, on va commenter. Évaluer. Décider si elle a l’autorité suffisante, l’expérience suffisante. Son corps est un sujet.
Et lorsqu’une qu’une tendance esthétique remet en avant un type de corps très précis — ultra mince, sculpté, contrôlé — c’est tout l’édifice du body positive qui vacille. Parce que si la norme change, l’injonction, elle, reste. La pression de correspondre à quelque chose, elle, reste.
Ce n’est pas le corps des femmes qui est le problème. C’est le regard que la société pose dessus et la façon dont ce regard leur dit constamment qu’elles doivent gagner le droit d’exister et de prendre leur place.

Ce que le body positive a apporté et ses limites
Le body positive, comme tout mouvement a ses points forts et ses points plus nuancés. Ce mouvement a fait quelque chose de réel et d’important : il a ouvert un espace de représentation qui n’existait pas. Il a dit à des millions de femmes que leur corps avait le droit d’être vu, photographié, célébré… Et surtout le droit d’exister tel qu’il est.
Mais il a aussi créé, parfois, une nouvelle injonction. Celle de s’aimer. Celle d’être positive vis-à-vis de son corps tout le temps, immédiatement, inconditionnellement. Et cette injonction-là peut être tout aussi épuisante que la précédente.
Parce que se réconcilier avec son image, ça ne se décrète pas. C’est un chemin, avec des hauts et des bas, des phases de vie qui rendent certaines choses plus difficiles, des contextes qui rouvrent des blessures qu’on croyait cicatrisées. Et dire à une femme « aime ton corps » quand elle souffre de son rapport à son image, c’est parfois la laisser encore plus seule avec sa difficulté.
Ce que je préfère au body positive comme slogan, c’est quelque chose de plus humble et de plus réel : le droit de ne pas être en guerre avec son corps. Le droit de cheminer à son rythme. Et le droit de se montrer même quand on n’est pas encore arrivée à s’aimer complètement.

Ce qu’un shooting photo peut (et ne peut pas) faire
Quand cette femme m’a contactée par mail, elle cherchait quelque chose de précis. Pas une transformation spectaculaire ou des preuves d’un avant/après. Pas non plus des photos qui la rendraient « belle » selon un standard extérieur.
Elle cherchait un espace où le corps de son amie ne serait pas un problème à résoudre.
Et ça, je peux le créer. Pas parce que j’ai une formule magique, mais parce que mon approche de la photographie ne commence pas par le corps. Elle commence par la femme. Par ce qu’elle veut transmettre. Par ce qu’elle veut voir d’elle-même. Et le corps (ses formes, ses particularités, ce qu’elle appelle ses défauts ) devient un terrain dans lequel on travaille, pas un problème qu’on contourne.
Je ne vais pas lui promettre qu’elle va ressortir de la séance en aimant son corps. Ce serait mentir, même si on y travaille de plusieurs manières. Mais je peux lui promettre que pendant ces quelques heures, son corps sera vu avec bienveillance et que cette expérience-là, même si elle ne règle pas tout, laisse une trace.
Accepter d’être photographiée et pour la première fois, regarder une image de soi sans chercher immédiatement ce qui ne va pas. Juste « voilà, c’est moi. Et c’est suffisant. »

Ce que je veux dire aux femmes qui se reconnaissent dans tout ça
Si tu as du mal avec ton corps en ce moment, si le retour de certaines tendances te pèse, si tu te retrouves à comparer, à évaluer, à juger sache que ce n’est pas une faiblesse. C’est une réponse humaine à un environnement qui continue de dire aux femmes que leur corps est un sujet de débat public.
Tu n’as pas à avoir résolu ton rapport à ton image pour mériter d’être vue. Tu n’as pas à attendre d’avoir perdu du poids, d’avoir plus confiance en toi, d’être prête.
La femme que tu es aujourd’hui — avec ses doutes, ses zones d’ombre, son corps tel qu’il est maintenant — mérite d’être vue.
Pas parce que tu es parfaite. Pas parce que tu as atteint un idéal. Mais parce que tu existes, et que tu as quelque chose à transmettre qui va bien au-delà de ce que ton corps ressemble.
Le body positive ne consiste pas à aimer son corps à tout prix.
C’est refuser que le corps des femmes soit encore et toujours un territoire de jugement collectif.



