On pense souvent qu’il faut d’abord avoir confiance en soi pour oser.
Se sentir légitime pour prendre sa place, se sentir puissante pour l’incarner, être sûre de soi pour soutenir un regard, redresser les épaules, occuper l’espace.
Et si, parfois, on pouvait faire exactement l’inverse ?
Expérimenter d’abord. Ressentir ensuite.
C’est probablement l’une des choses qui me fascinent le plus dans mon métier de photographe.
Au fil des années et des centaines de femmes passées devant mon objectif, mon studio est devenu une sorte de laboratoire. Un endroit où l’on peut essayer. Essayer une posture. Une attitude. Une façon différente d’habiter son corps ou d’occuper l’espace sans avoir besoin d’être déjà cette femme-là à 100 % dans sa vie.
Nous avons appris à nous faire petites
Je l’observe constamment pendant mes séances.
Des femmes brillantes, drôles, compétentes, puissantes dans leur vie personnelle ou professionnelle arrivent devant mon objectif… et soudain, leur corps raconte autre chose.
Les épaules se referment légèrement. Les bras viennent protéger le ventre. Les jambes se croisent. Le regard fuit.
Et surtout, il y a cette peur récurrente d’en faire trop.
« Là, ce n’est pas un peu too much ? » « Je ne vais quand même pas me mettre comme ça ? » « Ça ne fait pas trop sûre de moi ? »
Non. Enfin peut-être. Et c’est justement là que ça devient intéressant.
Parce que derrière la question de la posture se cache parfois une autre question : est-ce que j’ai le droit de prendre autant de place ?

Et si on arrêtait d’attendre de se sentir prête ?
On pourrait attendre de se sentir parfaitement confiante pour prendre sa place. Le problème, c’est qu’on risque d’attendre longtemps.
Alors pendant une séance, j’aime proposer autre chose : l’expérimentation.
Je peux demander à une femme d’écarter davantage les jambes. De relever le menton, de poser ses mains autrement, de soutenir mon regard, de prendre physiquement plus de place dans mon cadre. Parfois même, volontairement, d’aller un peu trop loin.
Pas parce que cette posture sera nécessairement celle que je garderai sur la photographie finale, mais parce que je veux voir ce qui se passe, je veux qu’elle expérimente.
Comment son corps réagit-il lorsqu’on lui demande de ne plus se faire petit ? Qu’est-ce que ça lui fait de jouer, pendant quelques secondes, avec une version d’elle-même qu’elle ne s’autorise peut-être pas encore complètement ?
C’est donc là que la photographie devient pour moi un laboratoire.

La séance photo avec moi est un endroit où l’on peut essayer
Il n’y a finalement pas beaucoup d’endroits dans nos vies d’adultes où l’on nous autorise à essayer une autre manière d’être. Sans conséquence, sans devoir la justifier, sans même être certaine qu’elle nous corresponde.
Devant mon objectif, on peut.
Tu peux être douce puis puissante. Prendre beaucoup de place puis te recroqueviller. Regarder droit devant toi avec une assurance folle et éclater de rire trois secondes plus tard parce que tu trouves tout cela absolument ridicule.
Et moi, pendant ce temps-là, j’observe. Je regarde ce qui se passe dans ton corps. Ce qui semble forcé. Ce qui, au contraire, vient étonnamment naturellement. Je te pousse parfois un peu plus loin. Puis je te ramène.
Parce que mon travail n’est pas de fabriquer une version plus charismatique, plus sexy ou plus confiante de toi. C’est de te permettre d’explorer celles qui existent déjà.




Et puis, il y a la photographie
C’est probablement là que l’expérience devient particulièrement intéressante.
Parce qu’après avoir essayé, il reste une image. Une preuve visuelle.
Et parfois, en découvrant une photographie, il y a ce petit temps d’arrêt. « C’est vraiment moi ? »
Oui. Ce n’est pas une femme que Photoshop a inventée. Ce n’est pas une actrice qui joue ton rôle. C’est toi, quelques secondes plus tôt, qui as accepté d’essayer quelque chose.
Et puis, je crois profondément au pouvoir de cette confrontation-là. Parce qu’entre imaginer que l’on pourrait être cette femme et se voir l’incarner, il existe une différence immense. La photographie rend visible une possibilité.

Une séance photo ne transforme pas magiquement une vie
Je me méfie beaucoup des grandes promesses de transformation. Car une séance photo ne va pas effacer vingt années de complexes en deux heures. Elle ne va pas résoudre toutes les questions d’estime de soi. Et tu ne ressortiras pas nécessairement de ta séance photo en marchant au ralenti dans la rue, Beyoncé dans les oreilles, absolument convaincue d’être invincible.
Quoique. Ça peut se tenter 😉
Mais une séance peut créer une expérience nouvelle. Elle peut mettre en lumière la manière dont tu occupes — ou n’occupes pas — l’espace. Elle peut te permettre de tester autre chose. Enfin, elle peut surtout te laisser une image à laquelle revenir et te dire : « Cette femme-là aussi, c’est moi. »
Et parfois, c’est suffisamment puissant pour ouvrir une petite brèche.
Peut-être que prendre sa place commence simplement par l’essayer
C’est aussi pour cette raison qu’aujourd’hui, je ne considère plus mes séances comme de simples shootings photo.
La photographie est mon outil. Mais ce qui m’intéresse se joue autant avant le déclenchement qu’au moment où je prends la photo. Dans les permissions que l’on se donne, dans les résistances qui apparaissent, dans ce que le corps raconte ou encore dans ce que l’on ose expérimenter pendant quelques minutes parce qu’ici, justement, on s’en donne le droit.
Alors peut-être que prendre sa place ne commence pas toujours par y croire. Peut-être que, parfois, ça commence simplement par essayer de la prendre 😉




